Chine / Potugal : Evolution des liens littéraires

By | March 24, 2017

La perception de la Chine par le Portugal au fil des siècles au travers d’une nouvelle production littéraire.

Le dernier livre de Yao Jingming, intitulé Histoire d’un échange littéraire entre la Chine et le Portugal, chroniques de 6 siècles de perspectives portugaises sur la Chine, allant d’une considération comme l’un des pays les plus avancés du monde à une nation minée par la corruption.

Directeur du Département de Portugais à l’Université de Macao, Yao est l’un des principaux spécialistes chinois de la littérature portugaise et a été reconnu par le gouvernement portugais pour sa contribution à la littérature de leur pays. Entre autre, Yao est poète, a composé en langue chinoise et portugaise, et a traduit en mandarin certains des plus importants poètes portugais.
La maison d’édition populaire du Shandong, qui commencera ce même mois à la Foire Internationale du Livre de Pékin, a publié en août 2016, Histoire d’un échange littéraire entre la Chine et le Portugal. Elle fait partie d’une série comprenant des échanges littéraires entre la Chine et les États – Unis, la Grande – Bretagne, le Japon, l’Arabie saoudite et l ‘Espagne. La série est commanditée et organisée par l’organisation National Publishing Foundation.

« Concernant leur intérêt pour la Chine, les Portugais y ont été très actifs », explique Yao. « [Cet intérêt] date d’abord des échanges entre portugais et chinois en Malaisie avant même son implantation à Macao. A cet instant, les Portugais ont commencé à écrire sur la Chine et son peuple, y compris des poèmes, des romans et des livres de voyage. En revanche, les Chinois n’ont rien écrit au sujet du Portugal, de son peuple, de son pays et de sa culture. Ils ne s’en sont pas suffisamment intéressés. Peut-être parce qu’ils considèrent les Portugais comme des colons et ne s’intéressent ni à leur culture et à leur histoire.

« A Macao, les deux [cultures et personnes] se sont côtoyés pendant plus de 400 ans, mais il y a eu peu de contact et encore moins dans le champ littéraire. Malgré cette longue période [de cohabitation] à Macao, les Portugais n’ont pas appris le chinois, et seulement une petite minorité de Chinois peuvent parler portugais.

A ce jour, avec un marché en pleine croissance en Chine continentale, il y a davantage de livres littéraires portugais traduits en chinois. M. Fernando Pessoa est actuellement l’écrivain portugais le plus connu en Chine. En ce qui me concerne, J’ai coordonné avec le professeur Ana Paula Laborinho la traduction de 27 de ces œuvres. Ma traduction d’une anthologie de Eugénio de Andrade sera publiée par Hunan Literature Publishing House à la fin de cette année », explique Yao.

Une Chine utopique

Les premiers auteurs portugais considéraient la Chine comme un endroit merveilleux. Fernão Mendes Pinto, écrivain et explorateur qui a vécu de 1509 à 1583, a décrit le pays comme étant très avancé, dans son mémoire autobiographique Peregrinação (Pèlerinage), publié en 1614. « S’étant rendu en Asie du Sud-Est, en Chine et au Japon, et ayant effectué des escales à Macao et à Beijing », explique Yao. « Il a mis en exergue les côtés positifs de la Chine, la décrivant même une prison comme un camp de vacances. Son livre a été publié au Portugal en deux volumes et a eu là-bas, un grand impact à cette époque. » D’autres auteurs du XVIème siècle ayant mis en exergue la Chine comprenaient Galioto Pereira, João de Barros et Gaspar da Cruz.

Le père Álvaro Semedo, un prêtre catholique ayant travaillé comme missionnaire en Chine, a présenté une perspective plus équilibrée, car ayant une connaissance plus détaillée de la vie quotidienne. Né en 1585 ou en 1586, le père Semedo a rejoint l’ordre des Jésuites en 1602. Il arrive à Macao en 1610 et se rend ensuite à Nanjing en 1613. Pendant une campagne antichrétienne en 1616, il est emprisonné et renvoyé à Macao où il reste jusqu’en 1621. Plus tard, il changea son nom en nom chinois de Xie Wulu à Zeng Dezhao et est rentré sur le continent où il est resté pour le reste de sa vie, à l’exception d’une seule visite en Europe en vue de recruter plus de missionnaires et obtenir l’appui de l’église. Pendant ce temps, il a publié un long rapport sur la Chine. De retour en Chine, il a été vice – provincial de l ‘Ordre jésuite à Guangzhou, où il a résidé jusqu’à son décès en juillet 1658.
Comparée à l’Europe, la Chine était en effet un pays avancé à la fin du royaume Ming et au début des dynasties Qing (1644-1911). En 1800, la Chine avait le plus haut PIB au monde, représentant plus de 30% du PIB total mondial. Ce n’est que lors de la révolution industrielle au tournant du siècle (1760-1840) que l’Europe et les États-Unis d’Amérique se sont transformés en puissances économiques.

A partir du milieu du XIXème siècle, les auteurs portugais commencent à percevoir la Chine différemment, en incluant un consensus général de l’opinion occidentale selon laquelle il s’agit d’une nation corrompue en période de déclin rapide suite aux Guerres de l ‘Opium.

Le roman O Mandarim d’Eça de Queiros (Le mandarin) a mis en lumière le drame d’un fonctionnaire chinois. « Il ne s’est jamais rendu en Chine. Mais ce [roman] était un fantasme. Il était l’auteur contemporain le plus célèbre au Portugal et est souvent comparé à Gustave Flaubert de la France, » dit Yao. « Il fut également consul portugais à La Havane, à Cuba, où il a vu des coolies chinois envoyés de Macao. Il les loua pour leur dur labeur. Dans ses écrits sur les Chinois et les Japonais, son attitude était compliquée et contradictoire. »

Camillo Pessanha, un autre écrivain important, arrivé à Macao du Portugal en avril 1894 à l’âge de 24 ans après un échec amoureux. « Son attitude fut tout aussi contradictoire, avec une vision erronée du pays, cependant, il a fort apprécié la langue qu’il a étudiée », explique Yao. Pessanha passa la majeure partie du reste de sa vie à Macao. Il était philosophe et plus tard procureur, juge et conseiller de plusieurs gouverneurs. Son œuvre la plus célèbre est Clepsidra, une collection consolidée de ses poèmes. Un volume de ses traductions portugaises de la poésie chinoise a été publié à titre posthume.

Une histoire d’amour portugaise sur quatre décennies

Originaire de Beijing, Yao fut, il y a 40 ans, étudiant en portugais. Il a d’abord appris l’espagnol à l’école secondaire mais a changé pour opter à l’étude du portugais après être entré à l’université de langue étrangère de Pékin en 1976. À l’époque, les conditions d’étude, concernant la langue n’étaient pas favorables. Il existait une réserve limitée vis-à-vis des livres, dont beaucoup étaient interdits comme ‘Western poison’. Les étudiants n’avaient accès ni à la radio, ni à la télévision portugaise. Dans le rares cas où un locuteur natif du Portugal ou du Brésil faisait une apparition en classe, l’enseignant enregistrait souvent ses paroles dans le but d’un usage ultérieur.

Yao fut diplômé en 1981 et a été affecté à la recherche de littérature portugaise à l’Institut de recherche des langues étrangères. Durant ses cinq années d’emploi, il a vu s’améliorer les conditions d’acquisition des langues étrangères, mais il y avait encore peu d’interaction avec les étrangers eux-mêmes.

En 1987, il a été affecté à l’ambassade de Chine à Lisbonne en tant que traducteur. Ce moment charnière a ouvert une fenêtre au monde. Yao s’est lié d’amitié avec des écrivains portugais qui l’ont encouragé dans ses compositions et traductions. Il a publié des recueils de poèmes en portugais et chinois sous le pseudonyme Yao Feng et a également effectué de nombreuses traductions.

En 1992, il a déménagé à Macao en vertu d’un contrat de deux ans, puis il a enseigné le portugais à l’Université de Macao où il a terminé par une maîtrise en littérature portugaise. Il a obtenu son doctorat à l’Université Fudan à Shanghai, où sa thèse a consisté à analyser l’image de la Chine dans la littérature portugaise.
En 2006, Yao a été récompensé par le très convoité Ordem Militar de Sant’Iago de Espada pour sa contribution à la littérature du pays. En Décembre 2013, il fut lauréat au prix Cross- Strait Poet.

De septembre 2012 à juillet 2016, il a été vice-président du Bureau des affaires culturelles à Macao. Il est retourné à l’Université de Macao le 1er septembre 2016, à la tête de son Département de Portugais. Il n’est que le deuxième Portugais non-indigène à occuper le poste.

Macao érigé en centre d’apprentissage portugais

Yao croit fermement que Macao peut améliorer son rôle en tant que centre asiatique d’apprentissage du portugais. « Le gouvernement devrait choisir un certain nombre d’écoles spécialisées dans l’enseignement du portugais. Ces écoles formeraient des étudiants qui veulent devenir avocats, traducteurs, fonctionnaires et autres professions dans lesquelles un niveau élevé de la langue est nécessaire. Pour cela, nous devons concevoir de bons cours et programmes pour susciter l’enthousiasme des étudiants. Le gouvernement devrait également avoir un plan à long terme pour l’éducation et le soutien portugais dans les écoles, y compris les écoles privées, qui offrent des cours spécialisés ».

En effet, Yao préconise qu’un effort concentré soit plus productif, avec des cours d’enseignement de la langue une à deux fois par semaine dans les écoles secondaires. «[Ces classes] peuvent stimuler l’intérêt des étudiants pour la culture et l’histoire portugaise, mais la plupart d’entre eux ne fournissent aucune base dans la pratique de la langue ».

Avec les étudiants de Macao déjà chargé d’un lourd fardeau d’étude qui comprend l’apprentissage du mandarin et de l’anglais – langues requises pour travailler sur le continent et internationalement – les usages de la langue portugaise restent plus limités. Depuis la rétrocession en 1999, la plupart des étudiants choisissent l’Anglais comme principale langue étrangère. Même dans le cadre de relations d’affaires avec des clients de pays lusophones, de nombreuses personnes utilisent l’anglais pour communiquer, ainsi la promotion du portugais pour les générations futures exige un plan plus dédié et stratégique.

(Macao Magazine, par Mark O’Neil, photo par António Sanmarful)
(macauhub)